Financement de la défense : l’Europe mise sur les banques et l’innovation

L'Europe peine à produire assez d'armements malgré des budgets records. À Eurosatory 2026, banques et fonds privés entrent en scène pour financer l'industrie de défense.

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Points clés à retenir

  • Financement privé : pour la première fois à Eurosatory, banques et fonds exposent pour financer l’industrie de défense, marquant un revirement après les critères ESG restrictifs.
  • Retard industriel : malgré 693 milliards de dollars de dépenses en 2024, l’Europe ne produit pas assez. Le fossé entre commandes et livraisons exige des investissements massifs.
  • Innovation durable : la course aux technologies critiques (IA, robotique) nécessite des cycles financiers longs (5 ans ou plus), soutenus par Bpifrance, la DGA et des investisseurs privés spécialisés.

Du jamais-vu dans un salon d’armement

Le Hall 4 du parc des expositions du Bourget accueillera, du 15 au 19 juin 2026, des banquiers. Pas en coulisses, pas dans des suites confidentielles : sur des stands, face au public, au milieu des blindés et des systèmes de missiles. Eurosatory, le principal salon mondial consacré aux armements terrestres qui se tient tous les deux ans à Paris, ouvre pour la première fois dans ses cinquante ans d’histoire un espace entièrement dédié au financement de l’industrie de défense. BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, Crédit Mutuel, BPCE et La Banque Postale y figureront comme exposants à part entière. Allianz Holding France et le cabinet Largillière Finance les rejoindront. Les fonds de capital-investissement Weinberg Capital Partners et Apollo Minerva y seront également présents.

Pendant plusieurs années, la pression des critères environnementaux et sociaux, les fameux critères ESG qui guident aujourd’hui la politique d’investissement de la plupart des grandes banques, avait conduit ces établissements à s’éloigner publiquement du secteur de la défense. Trois facteurs ont rompu cet équilibre en l’espace de vingt-quatre mois : la guerre en Ukraine à partir de février 2022, les injonctions politiques des gouvernements européens aux établissements financiers, et la reclassification progressive du financement de la défense comme contribution à la sécurité collective, et non plus comme activité à risque réputationnel.

Le 17 juin, une journée de conférences réunira la Fédération bancaire française, la Banque européenne d’investissement, le cabinet Bain & Company, la Direction générale de l’armement, Bpifrance et le réseau d’investisseurs Defense Angels. L’ordre du jour : lever les freins au financement des entreprises qui composent l’industrie de défense française et européenne.

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Les chiffres qui mesurent le retard

2 718 milliards de dollars. C’est le montant total des dépenses militaires mondiales en 2024, selon les données compilées par le Stockholm International Peace Research Institute, un record absolu en hausse de 9,4 % sur un an. L’Europe a accéléré plus vite que la moyenne : ses dépenses de défense ont progressé de 17 % pour atteindre 693 milliards de dollars. Les membres européens de l’OTAN ont dépensé 454 milliards de dollars sur la même période. Dix-huit pays de l’Alliance consacrent désormais au moins 2 % de leur PIB à leurs forces armées, contre une poignée seulement en 2021.

L’Allemagne concentre à elle seule la démonstration la plus brutale de ce basculement. Son budget de défense est passé de 55 milliards de dollars en 2022 à 90 milliards en 2024. En deux ans, Berlin a augmenté ses dépenses militaires de 64 %. Aucun appareil industriel ne monte en cadence à cette vitesse. Depuis la fin de la guerre froide, les États européens ont délibérément réduit leurs capacités de production militaire. Les séries de fabrication sont devenues courtes, les stocks ont été ramenés au minimum, et pour nombre de composants critiques, un type de poudre propulsive, un alliage spécifique, un composant électronique, il n’existe souvent plus qu’un seul fournisseur en Europe. Reconstituer ces filières prend des années, parfois une décennie.

Augmenter un budget de commande ne crée donc pas d’usines. Les États membres de l’OTAN cumulent 1 506 milliards de dollars de dépenses en 2024, soit 55 % du total mondial. Honorer ces commandes dans des délais opérationnellement utiles suppose un appareil industriel que l’Europe ne possède pas encore dans les volumes requis. C’est précisément ce manque que le pôle financier d’Eurosatory 2026 tente d’adresser.

Ce que les banques ont changé — et pourquoi

La reclassification des entreprises de défense hors des listes d’exclusion des critères ESG a matériellement rouvert les bilans bancaires à ce secteur, un processus qui s’est accéléré entre 2023 et 2024 dans la plupart des grands établissements français.

Pour les petites et moyennes entreprises qui composent l’essentiel de l’industrie de défense, cet éloignement bancaire avait des effets mesurables. Emprunter pour financer une hausse de cadence de production, sécuriser un stock de composants ou recruter des techniciens qualifiés se heurtait à des refus ou à des conditions prohibitives. Des entreprises titulaires de contrats publics signés se trouvaient dans l’incapacité de préfinancer leur propre croissance.

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Weinberg Capital Partners et Apollo Minerva ont investi ce segment. Ces fonds spécialisés proposent aux PME défense des financements que les banques de réseau refusaient ou ne savaient pas structurer. Leur présence à Eurosatory 2026 marque une reconnaissance formelle de ce marché.

La question que cette normalisation pose reste sans réponse publique consolidée : selon quels critères ces financeurs distinguent-ils, au sein du secteur défense, les entreprises et les technologies qu’ils acceptent de soutenir de celles qu’ils écartent ?

ReArm Europe : 800 milliards sur le papier

En 2025, la Commission européenne, l’exécutif de l’Union, a lancé le plan ReArm Europe avec un objectif affiché de 800 milliards d’euros. Ce chiffre n’est pas un chèque : il agrège des dettes nationales supplémentaires que chaque État pourra contracter, des garanties publiques et des redéploiements budgétaires, le tout rendu possible par un assouplissement des règles européennes qui encadrent normalement les déficits des États membres.

L’Union avait déjà déployé plusieurs instruments en amont. Le programme EDIRPA, doté de 500 millions d’euros, subventionne les achats d’équipements militaires réalisés en commun par plusieurs États membres plutôt que séparément. Le programme ASAP, avec une enveloppe identique de 500 millions d’euros, finance la montée en puissance de la production de munitions d’artillerie et de missiles. Le Fonds européen de défense dispose de 8 milliards d’euros sur la période 2021-2027. La Facilité Européenne pour la Paix atteint 17 milliards d’euros.

La stratégie européenne industrielle de défense, adoptée en 2024, a fixé deux objectifs chiffrés pour 2030 : 50 % des budgets d’acquisition alloués à des industriels européens, et 40 % des achats d’équipements réalisés conjointement entre États membres. Ni l’un ni l’autre n’est atteint aujourd’hui. Chaque État commande séparément des équipements similaires en volumes insuffisants pour peser sur les prix, un schéma que les industriels européens désignent comme leur principal handicap compétitif face aux Américains et aux Coréens, qui bénéficient de commandes massives et consolidées.

La Direction générale de l’industrie de la défense et de l’espace de la Commission européenne participera aux conférences de financement organisées le 17 juin à Eurosatory. Bruxelles ne se contente plus de définir des cadres budgétaires : ses représentants descendent au niveau des écosystèmes d’entreprises.

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La bataille pour les technologies critiques

Derrière la question du financement industriel se joue une course plus longue et plus incertaine : celle des technologies militaires de rupture, dont dépendra la supériorité opérationnelle des armées européennes dans dix ou vingt ans.

Le Hall 5B d’Eurosatory accueille cette année environ 60 start-ups internationales regroupées sous l’appellation Eurosatory LAB. Leurs domaines : intelligence artificielle appliquée au ciblage, robotique terrestre, cybersécurité, navigation résiliente en environnement où les signaux GPS sont brouillés ou coupés, nouveaux matériaux. Ces entreprises travaillent sur les technologies qui déterminent qui voit l’adversaire en premier, qui peut encore communiquer quand les réseaux sont attaqués, qui dispose de drones capables d’opérer sans pilote humain.

Financer ce type d’innovation pose un problème distinct du financement industriel classique. Les cycles de qualification militaire, le processus par lequel une armée teste, certifie et intègre un équipement, peuvent excéder cinq ans. Les marchés sont réglementés, les clients peu nombreux, les volumes initiaux faibles. Un fonds de capital-risque classique, qui attend un retour sur investissement en trois à cinq ans, s’adapte difficilement à ces contraintes.

Bpifrance, la DGA et Defense Angels interviennent pour combler cet écart. Bpifrance dispose d’instruments financiers qui permettent à une start-up de se développer sans céder de parts de son capital à des investisseurs extérieurs, des prêts et avances remboursables plutôt que des prises de participation. Defense Angels mobilise des investisseurs privés disposant d’une connaissance sectorielle du domaine militaire.

Le risque que ces acteurs cherchent à prévenir est documenté : faute de capitaux européens suffisants, des technologies développées en France ou en Allemagne finissent rachetées ou financées par des fonds américains, ce qui transfère le contrôle de la propriété intellectuelle hors du continent. Dans les années 2000 et 2010, plusieurs dizaines d’entreprises européennes spécialisées dans les composants électroniques militaires ont suivi ce chemin. Leurs brevets, leurs savoir-faire et leurs capacités d’exportation sont aujourd’hui contrôlés depuis les États-Unis.

Pour conclure, l’industrie de défense européenne se trouve à un carrefour : l’afflux de financements privés et publics est essentiel pour combler le retard de production, mais seule une stratégie d’innovation soutenue permettra de préserver la souveraineté technologique du continent.